Secrets et Illusions – Entretiens avec Éric Falardeau

[Texte originalement publié sur Sinistre Magazine]

Vous n’êtes surement pas sans savoir que depuis quelques mois déjà, La Cinémathèque québécoise présente Secrets et illusions – La magie des effets spéciaux, une exposition toute spéciale à propos d’un sujet qui touche quiconque ayant un intérêt particulier pour l’horreur ou le fantastique. La chronique du Trauma Oculaire ne pouvait donc pas manquer l’occasion de s’entretenir avec le commissionnaire invité du projet, Éric Falardeau, un nom déjà plutôt familier pour les lecteurs du Sinistre Magazine.

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En effet, Éric présentait son tout premier long-métrage Thanathomorphose à Fantasia cet été, en plus d’avoir figuré à plusieurs reprises dans nos pages, tant pour le blogue officiel de production du film et des nouvelles concernant son court Crépuscule que lors d’une entrevue sur son parcours cinématographique. C’est néanmoins pour jaser effets spéciaux que le magazine rencontre le réalisateur québécois, cette fois. Un univers où, souvent, le pratique et la simulation se chevauchent pour tenter de nous faire croire aux récits les plus improbables.

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Sinistre Magazine – Comment t’es-tu embarqué dans l’aventure de la production de cette exposition?

Éric Falardeau – Je travaillais à la Cinémathèque, aux archives films, ce qui me permettait de comprendre le fonctionnement de la place. Mais au delà de ça, l’exposition était déjà en construction et le comité scientifique de l’époque s’est demandé qui pourrait s’occuper du contenu et structurer le tout. Comme le sujet est assez vaste et qu’il n’y a pas vraiment de spécialistes dans le domaine au Québec, mon nom est sorti, grâce au mémoire que j’ai fait sur les effets spéciaux, aux films que j’ai faits, aux contacts que j’ai dans l’industrie et parce que j’étais déjà à l’intérieur de la boîte… ils m’ont donc demandé si le projet m’intéressait et j’ai répondu : «Certainement! Go!».

SM – L’exposition focalise sur l’expertise québécoise en effets spéciaux. Qu’est-ce qui, selon toi, distingue le Québec des autres?

EF – Essentiellement, je pense que c’est tout ce qu’on a fait sur le plan du numérique. On a des techniciens en maquillage aussi forts qu’aux États-Unis, mais en même temps, aussi forts qu’aux États-Unis… l’impact du Québec à l’international se situe donc davantage dans le domaine du numérique. Au début, avec Daniel Langlois et Soft Image, Tony de Peltrie [court d’animation qui employait une technique révolutionnaire à l’époque] et ses expérimentations en matière de logiciels qui permettent à Soft Image de travailler sur Jurassic Park, à l’époque…

SM – Est-ce que les Québécois peuvent se vanter de certaines innovations dans le domaine?

EF – L’expertise locale a amené entre autres la création du logiciel Autodesk, utilisé en effets spéciaux par la majorité des compagnies. Hybride [Technologies, studio d’effets visuels] avec Pierre Raymond, qui a travaillé sur les films de Robert Rodriguez et qui, dans les années 80, faisait déjà beaucoup d’innovations. Ils ont inventé certains systèmes pour pouvoir envoyer des données en Californie, parce qu’un des plus gros problèmes à l’époque, c’était que les gens ne venaient pas travailler au Québec. C’était trop loin, 6 heures de décalage… donc, eux, ont développé des logiciels maison qui permettaient d’envoyer les trucs pendant la nuit. À l’époque, c’était quelque chose (rires)! C’est ce genre d’innovations qui a fait en sorte qu’on soit devenu un pôle, qu’on ait des écoles et que, techniquement, on soit plus forts.

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SM – L’exposition présente des pièces impressionnantes. Vous a-t-il été difficile de vous procurer certaines d’entre elles, comme par exemple celles des productions de Ray Harryhausen?

EF – Pour Harryhausen ça a quand même été assez rapide. J’ai simplement écrit au conservateur de sa collection et, après ça, c’était de les convaincre, expliquer pourquoi, ce qu’on voulait faire avec le projet, etc… mais Ray Harryhausen était quelqu’un d’hyper généreux. Son idée, c’était de partager son travail avec le plus de gens possibles, pour que les gens puissent le voir, y avoir accès. Le gros défi, c’était que comme l’exposition est là pour 3 à 5 ans, beaucoup sont réticents à prêter des objets. Premièrement, sur le plan muséal, ça devient compliqué pour la conservation, mais aussi, quand ce sont des pièces importantes, c’est plus difficile… avec certains musées que j’ai contacté pour d’autres choses très très impressionnantes, c’est là que ça a raté. Les gens étaient prêts pour 1 an peut-être, mais certainement pas pour 3 ans ou plus. Ce qui est quand même compréhensible.

SM – Celle de Saints-Martyrs-des-Damnées de Robin Aubert impressionne beaucoup aussi.

EFÉric Gosselin, le designer qui a travaillé là-dessus avec une grosse équipe de peut-être une quinzaine de personnes, gardait ça dans son atelier depuis une bonne dizaine d’années. Il l’a complètement restauré pour notre exposition! Éric garde plein de choses… peut-être que certains se souviennent à l’émission de Claire Lamarche dans les années 90, où ils avaient recréé la fameuse vidéo de l’autopsie de Roswell, et bien, c’est lui qui l’a fait avec son frère et il a toujours l’extraterrestre ouvert dans son atelier!

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SM – Selon toi, est-ce que les avancées technologies qui simulent tout par ordinateur mettent en péril certains aspects plus traditionnels du métier?

EF – Je pense que non. Ça fait plusieurs années que le débat perdure. Je pense que les gens aiment l’aspect artisan du métier des effets spéciaux. Quand tu vois quelque chose de fait pour vrai, à la main, automatiquement, il y a quelque chose de magique, de l’illusion qui t’amène à te demander comment ça a été créé, contrairement aux effets par ordinateur où là, la question ne se pose pas – même si c’est souvent beaucoup plus compliqué que ce que les gens peuvent penser. Louis Craig, spécialisé en pyrotechnie et en effets atmosphériques, pneumatiques et mécaniques, en parle dans l’exposition et dit: «avant, on pensait que le numérique allait nous tuer, mais finalement, on a plus de travail!». Il y a des choses que tu ne pourras jamais refaire à l’ordinateur, comme par exemple, de la neige qui tombe sur un comédien. Bonne chance pour refaire ça. Même les explosions, c’est tellement aléatoire que souvent, on les filme et eux, numériquement, ils peuvent les réutiliser, les dupliquer, etc. Donc, on travaille en équipe, conjointement. Même chose en ce qui concerne les maquillages. On fonctionne par addition. C’est impossible d’enlever de la peau à quelqu’un. Si tu veux créer un cadavre, il faut en ajouter pour que ça ait l’air creux, alors tu joues avec les perspectives, les éclairages, etc. Avec le numérique, tu peux mettre du maquillage vert et aller l’effacer et rentrer la peau pour faire des choses qu’on ne peut pas faire, sauver du temps sur le plateau ou rendre les effets encore plus crédibles.

SM – L’effet le plus saisissant du cinéma d’épouvante selon toi?

EF – J’vais te dire deux titres, un personnel et évident que tout le monde connaît, The Thing de John Carpenter à cause des effets de Rob Bottin, qui avait énormément d’inventivité avec le développement de matériaux, etc… c’était une combinaison de tout ce qui avait été développé par des gens comme Dick Smith, Stan Winston, Rick Baker. Il a tout fait dans ce film-là et de manière assez incroyable! Mais l’effet le plus impressionnant, parce qu’il a marqué l’histoire du cinéma, qu’il est à la base même de l’invention du montage au cinéma, c’est l’arrêt de caméra, la substitution, c’est Méliès. L’idée, peu importe comment ils l’ont trouvé, est-ce que c’est vrai que la caméra a bloqué, est-ce que c’est vrai qu’ils y ont pensé, on s’en fout… L’idée d’arrêter la caméra, de déplacer quelque chose, de changer et de la repartir pour faire disparaître, faire couper une tête, pour peu importe, c’est la plus grande invention. Après, on a commencé à faire du montage et ensuite, on a commencé à couper le négatif… D’après moi, l’invention des premiers trucages du cinéma est partie de là.

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SM – D’après toi, où se situe l’avenir des effets spéciaux?

EF – Essentiellement, tout le monde dans le milieu du cinéma est d’accord pour dire que le futur, c’est le mélange des deux, les effets pratiques qui viennent aider les effets numériques. Jurassic Park, le film qui a lancé le numérique, en est le meilleur exemple, parce que c’est un mélange de pratique avec des animatroniques. Même que les animations par ordinateur étaient basées sur des animations en stop-motion de Phil Tippett, qui faisait les effets de Star Wars. Tout le monde travaillait ensemble. JP fonctionne encore aujourd’hui — malgré quelques trucs ici et là — parce qu’ils ont bien compris comment combiner et mélanger ces deux esthétiques-là. Si on fait juste des effets par ordinateur, les gens deviennent lassés rapidement.

Un arrêt à la Cinémathèque est donc obligatoire dans les mois qui viennent, que ce soit pour mieux comprendre les différents mécanismes des effets spéciaux ou simplement découvrir ou redécouvrir la grande histoire de cette facette du septième art, avec une touche toute spéciale made in Québec!

Pour plus d’informations, consultez le site de Secrets et illusions – La magie des effets spéciaux.

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