Edvard Munch

[Texte originalement publié sur Sinistre Magazine]

J’ai eu la chance d’attraper l’exposition Edvard Munch: The Scream à la toute dernière minute au Museum of Modern Art (MoMA) de New York récemment et je me suis rendu compte de deux choses. Premièrement, comme vous peut-être, j’ai vu l’expression de ce visage terrifié des centaines de fois, sans jamais toutefois prendre le temps de m’y attarder davantage. Deuxièmement, j’ignorais tout du reste de l’œuvre – drôlement intéressante – de Munch.

Par le lit de la mort (1893)

Par le lit de la mort (1893)

Né en 1863 à Løten en Norvège, deuxième d’une famille assez modeste de cinq enfants, Edvard Munch connaît la maladie et le deuil très tôt dans son existence. Il n’a que 5 ans lorsque sa mère décède de tuberculose. Quelques années plus tard, la maladie frappe à nouveau la famille et sa sœur aînée, Johanne Sophie, succombe à l’âge de 15 ans. Comme si ce n’était pas suffisant, sa jeune sœur Laura est quant à elle diagnostiquée «mélancolique» – un terme utilisé à l’époque pour désigner la dépression – et internée. Enfin, son frère Andréas, décède peu de temps après son mariage. La santé mentale et physique de l’artiste sont toutes aussi fragiles. Tout au long de sa vie, il souffre de dépression nerveuse, de rhumatismes, d’alcoolisme et d’anxiété, en plus de contracter la grippe espagnole (lui faisant frôler la mort de près). Bref, rien de très rose en cette fin de XIXe siècle, comme on peut se l’imaginer.

Vampire (1893-94)

Originalement intitulée «Amour et douleur», c’est une erreur d’interprétation d’un critique qui popularise la toile à l’époque sous le nom de «Vampire». La scène représente en fait une femme consolant un homme d’une rupture amoureuse.

Malgré tout, Munch extériorise ses émotions et ses traumatismes à l’aide de l’art, un talent qu’il hérite apparemment de sa mère. Il débute ses études d’ingénieur en 1879, mais les abandonne presqu’aussitôt dans l’espoir de devenir peintre. Il fait ses classes à l’École d’Arts et de dessin d’Oslo où il étudie les grands maîtres, le dessin à main levée et le nu. Rapidement, Munch excelle dans son domaine. Il se met à la peinture avec un style très réaliste-français et expose déjà quelques toiles. La critique est favorable.

L’enfant malade (1885-86)

L’enfant malade (1885-86)

C’est en 1885 que l’artiste rompt avec les compositions plus classiques pour développer son approche expressionniste, un courant dont il deviendra l’un des pionniers dans la grande histoire de l’art. C’est avec la toile L’Enfant malade qu’il s’y adonne pour la première fois. Il est important de savoir que les œuvres de Munch sont souvent biographiques ou inspirées d’un moment particulier de sa vie. Cette dernière, par exemple, évoque les derniers instants de sa sœur Johanne Sophie; les tâches rougeâtres près de son visage rappelant la maladie dont elle fut victime.

La tempête (1893)

La tempête (1893)

Les personnages se tiennent le visage de la même façon que celui dans Le Cri. Ils se couvrent les oreilles du bruit assourdissant de cette tempête qui fait rage.

C’est dans les années 1890 que Munch entreprend La frise de la vie, une vaste série de tableaux sur les grandes émotions de l’âme – à savoir la douleur, l’amour et la mort –, ses sujets de prédilection. Bien qu’aujourd’hui, la série se retrouve particulièrement estimée, il en est tout autrement à l’époque. Une fois présentée à Berlin, elle est vivement condamnée par le public et la critique, qui traitent le peintre d’anarchiste. L’exposition est annulée seulement sept jours après son inauguration, un scandale qui donne néanmoins beaucoup de visibilité à l’artiste.

Désespoir (1892)

Désespoir (1892)

Désespoir (1893-94)

Désespoir (1893-94)

L’homme est profondément attaché à ses toiles et peine à s’en défaire. Lorsqu’il en vend ou en prête finalement une, il ressent le besoin de la remplacer illico. Parfois, il désire aussi les faire évoluer au fil de ses réflexions et humeurs; il les reproduit donc dans différents coloris ou mediums.

Anxiété (1894)

Anxiété (1894)

C’est pourquoi il existe aujourd’hui, par exemple, quatre versions couleur différentes du fameux Le Cri compris dans La frise, sans compter ses reproductions noir et blanc. Les deux premières versions sont créées en 1883. L’une d’entre-elles, assurément la plus citée, est celle en détrempe sur carton. La seconde, en est une au crayon sur carton. Personne ne sait véritablement laquelle fut l’ultime originale. En 1895, Munch réalise une autre version, cette fois en pastel sur carton. C’est aussi cette année-là qu’il conçoit, en lithographie, des dizaines de copies en noir et blanc (parfois légèrement colorées à la main) de sa Joconde. En 1910, probablement à cause de la popularité des précédentes versions, il en réalise une dernière version en détrempe, huile et crayon sur carton.

Le-Cri_Montage

Au bas de la version au pastel de 1895, celle que l’on pouvait admirer dernièrement au MoMA, on retrouve cette inscription (en norvégien): «Je me promenais sur un sentier avec deux amis. Le soleil se couchait – le ciel devint rouge sang. Et je senti une touche de mélancolie – je m’arrêtai, mort de fatigue – il y avait des giclées de sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville. Mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là tremblant d’anxiété – j’ai ressenti le grand cri de la Nature.» L’œuvre fut vendue aux enchères pour la première fois de son existence en 2012 pour la somme astronomique de 119 922 500$ US. Les autres résident au Munch Museum d’Oslo.

La scène dans Le Cri se situe sur une route traversant la montagne Ekeberg à Oslo, non loin de l’endroit où sa sœur Laura fut admise en institution. Sa façon de représenter le littoral sinueux, caractéristique de cette région, devient presqu’une signature dans beaucoup de ses paysages. Le visage pétrifié et mythique de la toile est l’un des plus cités dans l’histoire de l’art. En 1996, il inspire d’ailleurs aussi grandement un certain Wes Craven dans la création du masque du vilain pour sa bientôt-populaire franchise Scream.

Madone (1895 -1902)

Madone (1895 -1902)

«Madone» existe aussi en plusieurs versions. La composition place une femme au moment de la fécondation; le spectateur lui fait l’amour. Dans cette version lithographiée, une bordure rouge ornée de spermatozoïdes y est ajoutée pour symboliser la possibilité d’une nouvelle vie. Le fœtus au bas semble par contre triste et rappelle l’étrange figure dans «Le Cri».

Dans les années 30, tout comme Otto Dix, son art est décrété généré par l’empire Nazi. Il s’exile à Paris où il étudie les arts graphiques tout en entreprenant de nouvelles frises. Son œuvre – évaluée à plus de 1000 tableaux, 4500 dessins et une poignée de sculpture – est si vaste qu’il aurait pu figurer dans une dizaine de Trauma sur le sujet. Espérons néanmoins que ce survol vous aura donné envie d’en découvrir davantage sur le travail d’un des plus grands (et des plus tourmentés) peintres de notre histoire.

La mort de Marat (1907)

La mort de Marat (1907)

Le Meurtrier (1910)

Le Meurtrier (1910)

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