Laurie Lipton

[Texte originalement publié sur Sinistre Magazine]

Chose promise, chose due! Lors du dernier Trauma Oculaire, je m’engageais à vous présenter les pires visions de terreur réalisées à partir de graphite; le traditionnel crayon de plomb, si vous préférez. En effet, le nom de cette artiste figurait sur ma liste depuis un bon moment déjà et j’avais grandement hâte de vous présenter son travail méticuleux, ultra détaillé et particulièrement sombre. Voici donc l’art funeste de Laurie Lipton!

Love Bite, 2002

Love Bite, 2002

Originaire de New York, Lipton habite aujourd’hui Londres et ce depuis maintenant plus de 25 ans. C’est à l’âge que 4 ans qu’elle se découvre une passion pour le dessin. Enfant, son père l’amène visiter le musée The Cloisters à Manhattan où l’on présente une vaste collection de pièces d’art médiéval. Lipton est instantanément impressionnée par les tableaux extrêmement détaillés, caractéristique de cette période de l’histoire de l’art. C’est à l’adolescence qu’elle découvre le travail de Goya et celui de l’architecte espagnol Antoni Gaudí. Ces artistes influenceront grandement son parcours.

The Hag's Embrace, 2002

The Hag’s Embrace, 2002

Vers la fin des années 70, Lipton s’inscrit à l’université Carnegie-Mellon de Pennsylvanie, l’une des meilleures écoles de Beaux-arts en Amérique, dans l’espoir d’apprendre à peindre à la Van Eyck ou au Tempéra (médium utilisé avant l’invention de l’huile où l’œuf sert de liant aux pigments de couleur). Malheureusement pour elle, l’art conceptuel est en vogue à l’époque et il n’est pas question de peindre de manière trop réaliste. Soit, l’artiste sèche donc ses classes et passe la majorité de son temps à la bibliothèque pour recopier les grands maîtres flamands et hollandais, sans toutefois y parvenir. C’est alors qu’elle développe sa propre technique de dessin.

Death and Maiden, 2005

Death and Maiden, 2005

C’est en fait lors d’un voyage en Europe que Lipton en arrive à cette technique de dessin pour le moins particulière. L’artiste n’a pas beaucoup d’argent pour se payer de la peinture et décide d’utiliser son crayon de plomb comme pinceau. À partir d’un point minuscule, elle construit lentement des lignes afin d’obtenir des tonalités différentes. Ces toutes petites lignes de plomb ressemblent effectivement à un coup de pinceau. Cette façon de travailler est extrêmement longue. Ses dessins se construisent en plus de temps qu’il n’en faudrait pour les peindre; certains d’entre-eux peuvent prendre jusqu’à 3 ans à créer. Ceux qui ont la chance d’observer l’un d’entre-eux de plus près sont à même de pouvoir constater l’ampleur des détails et textures présents. On raconte même que certaines textures, notamment les textures de peau, sont carrément époustouflantes admirées au travers d’une loupe.

Même si sa technique est plutôt difficile, Lipton s’y accroche puisque c’est, selon elle, la seule façon d’obtenir un niveau de luminosité et de détails incomparables. Elle ajoute d’ailleurs le fusain plus tard à ses illustrations afin d’obtenir des noirs encore plus riches.

Lady Death, 2004

Lady Death, 2004

Lipton ne se définit pas comme une surréaliste. En effet, elle compare davantage ses œuvres aux peintures religieuses du 16e et 17e siècle. Ces toiles utilisent une iconographie propre à leur époque pour raconter la vie du Christ. Les siennes utilisent une iconographie plus contemporaine pour raconter une histoire à propos de sa propre vie, de manière narrative et intentionnelle. Pour elle, le surréalisme est basé sur les rêves et l’imaginaire, tandis que son art est issu du monde réel. «Je me rebelle contre l’art moderne mort, sans émotion et sans spiritualité que nous voyons aujourd’hui. C’est un peu comme de la nécrophilie. Vous voyez une bouteille, une vache morte, une tache rouge… Mon travail est à propos des gens, des sentiments et des émotions.»

Et en effet, bien que la mort règne systématiquement dans toutes ses images, les thèmes entourant la famille, le couple et la société en général sont au cœur de son art. À chaque fois, l’artiste se permet une critique cinglante du sujet traité. Son œuvre Watching en est un bon exemple. Le dessin se présente d’abord avec l’image d’une petite fille qui regarde à la fenêtre. Le «spectateur» est invité à ouvrir cette fenêtre; le dessin en cache un autre et s’ouvre en son centre pour déployer une scène encore plus grande. On assiste donc, tout comme les autres locataires de l’immeuble indifférents, à un meurtre crapuleux.

Reunion, 2008

Reunion, 2008

Vous pouvez retrouver bon nombre des œuvres de Laurie Lipton sur son site web officiel ainsi que dans son recueil The Extraordinary Drawings of Laurie Lipton publié sous la bannière beinArt. Comme quoi un simple crayon, doublé d’une technique extraordinaire, peut suffire à faire frissonner!

Last Night I Dreamt I Murdered, 1980

Last Night I Dreamt I Murdered, 1980

6 réflexions sur “Laurie Lipton

  1. C’est carrément hallucinant, ce détail dans les textures et la luminosité, quel talent ! Merci Marc de nous faire découvrir ces artistes qui révolutionnent le concept même de la création.

    J’avoue que tu m’as donné un gros coup d’cœur avec celle-là, tout simplement magnifique!

  2. Un coup de cœur instantané pour moi aussi quand je suis tombé sur elle! J’ai bien l’intention de me procurer son livre aussi – 70 dessins!! J’veux en voir plus. 😀 Merci!

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